📖RECIT.TXT — Chronique publique de LifePaths

« L'élu·e »

Anaïs Progin

députée confirmé·e · Fribourg, Suisse · 41 ans · Alcoolisme

Anaïs Progin avait obtenu ce que beaucoup auraient signé des deux mains : une famille, une mairie, un nom connu dans toute la ville. Chaque victoire avait pourtant laissé quelque chose derrière elle. Un dossier refusé, une plaisanterie entendue trop souvent, un verre devenu nécessaire.

À 18 ans, Anaïs travaillait pour LifePaths Corp. comme rédactrice de rapports de santé.
Le titre paraissait plus important que le poste. Elle passait ses journées devant un écran fatigué, dans une salle sans fenêtre où les demandes de soins arrivaient les unes après les autres. Chaque dossier devait se terminer par une recommandation simple : accorder, reporter ou refuser.
Accorder un soin coûtait de l’argent à la corporation et attirait les remarques de ses supérieurs. Le refuser exposait Anaïs aux messages des familles, aux recours et parfois aux insultes. Elle avait la responsabilité d’une décision qu’elle ne maîtrisait pas vraiment, pour un salaire qui suffisait à peine à maintenir son propre compte à flot.
Son Indice Civique frôlait déjà le Hors-Grille. Son métier ne l’aidait pas. Aux yeux de LifePaths Corp., elle autorisait trop de dépenses. Aux yeux des patients, son nom figurait au bas des refus.

Elle apprit rapidement à reconnaître les phrases qui ne voulaient rien dire. « Bénéfice médical insuffisamment documenté » pouvait désigner un traitement trop coûteux. « Report dans l’attente d’une stabilisation civique » signifiait que le patient était trop mal noté pour être soigné immédiatement. Anaïs devait reprendre ces formules, les rendre propres, puis signer.

C’est à cette époque qu’elle se formula un objectif moins spectaculaire que ceux proposés par les programmes d’orientation :
Un jour, elle signerait un rapport qui aiderait quelqu’un au lieu de l’écarter.

À 19 ans, Anaïs fut présélectionnée pour l’Ascension. Pendant quelques jours, elle crut que sa vie allait changer. L’émission présentait chaque candidat comme la preuve que le système savait encore récompenser les méritants. Anaïs imaginait déjà un nouvel appartement, un emploi mieux payé et un Indice Civique assez élevé pour ne plus craindre chaque contrôle.
Elle ne dépassa pas la rubrique des « candidats attachants ».

Le montage insistait sur son travail mal payé, ses vêtements trop simples et son désir évident d’être choisie. Les présentateurs sourirent. Sur les réseaux, les spectateurs furent moins délicats. Son visage circula accompagné de plaisanteries sur la rédactrice de refus qui espérait que LifePaths Corp. accepte enfin son propre dossier.

Anaïs regarda les premières réactions. Puis les suivantes.
Ce soir-là, elle but pour réussir à dormir. Le lendemain, elle but parce que les extraits continuaient de circuler. Plus tard, elle n’eut plus besoin de raison particulière. L’addiction resta avec elle bien après la fin de l’émission. Elle changea seulement de forme.
D’abord visible et désordonnée, elle devint discrète, organisée autour de ses horaires et de ses obligations. Anaïs pouvait préparer une réunion, relire un budget et répondre à un journaliste sans que personne ne remarque le verre pris avant. Ceux qui l’aimaient le remarquaient tout de même.

À 20 ans, LifePaths Corp. la promut responsable de la rédaction santé. La corporation appelait cela une progression. Anaïs y vit surtout la possibilité de choisir les mots que d’autres signeraient à sa place. C’est alors qu’elle se rapprocha de Loïc, son voisin et collègue. Ils prenaient le même transport le matin et rentraient souvent après la fermeture des commerces. Loïc connaissait les procédures assez bien pour comprendre pourquoi Anaïs rentrait furieuse. Il ne lui demandait pas combien de soins elle avait refusés. Il lui demandait combien de décisions elle avait réussi à faire reprendre.
Au début, ils parlaient surtout du travail. Ensuite, ils continuèrent à parler après être arrivés devant leurs portes.

À 21 ans, Anaïs tenta de rejoindre le parti qui dirigeait Fribourg. Elle prépara sa candidature comme un dossier de santé : expériences, propositions, chiffres et références. On la reçut avec courtoisie. On lui expliqua que son profil était intéressant, que sa sensibilité sociale méritait d’être entendue et qu’il existait certainement d’autres manières de participer à la vie publique. Personne ne prononça immédiatement le nom de l’Ascension. Il finit tout de même par apparaître. Le parti ne voulait pas de la candidate attachante. Anaïs fut raccompagnée jusqu’à la sortie avec plusieurs encouragements et aucune proposition concrète. Elle rentra chez elle, posa la chemise de candidature sur la table et ouvrit une bouteille. Loïc la retrouva assise dans la cuisine, encore vêtue de la veste qu’elle avait choisie pour l’entretien.

Il ne lui dit pas d’oublier la politique.

Trois ans plus tard, Anaïs et Loïc fondèrent leur propre parti : « Plus pour moins ».
Le programme tenait dans son nom. Donner davantage à ceux qui possédaient le moins, financer les soins avant les campagnes de communication, ouvrir les services municipaux aux habitants dont l’Indice Civique ne passait plus les portiques ordinaires.
Le slogan fut immédiatement raillé. On le jugea naïf, contradictoire ou mal formulé. Des adversaires affirmaient qu’il ressemblait à une publicité pour une chaîne à bas prix. Anaïs refusa de le remplacer. La ville s’en souvenait.
Les affiches de « Plus pour moins » furent imprimées avec peu de moyens et collées par Anaïs, Loïc et quelques volontaires. Certaines tenaient de travers. D’autres furent arrachées. Mais lors des réunions publiques, Anaïs parlait de décisions qu’elle connaissait réellement : le prix d’un soin refusé, le poids d’un rapport administratif, la facilité avec laquelle une personne presque Hors-Grille disparaissait des priorités.
Elle savait comment le système écrivait ses refus. Elle les avait rédigés elle-même.

À 26 ans, Anaïs et Loïc se marièrent. La cérémonie fut modeste et termina plus tard que prévu. Quelques membres du parti prononcèrent des discours trop longs. Anaïs promit de ne consulter aucun résultat électoral pendant le repas. Elle tint presque une heure.

L’année suivante, elle devint maire de Fribourg.
L’ancienne candidate attachante entrait désormais dans un bâtiment où le parti dirigeant n’avait même pas voulu lui réserver une chaise. Elle conserva plusieurs employés de l’administration précédente, au grand agacement de ses soutiens les plus vindicatifs. Anaïs ne voulait pas conquérir une mairie vide. Elle voulait savoir où se trouvaient les dossiers et qui savait encore les lire.
Son élection ne guérit rien.

L’alcool resta présent, souvent dissimulé dans des verres ordinaires et des fins de journée prolongées. Loïc connaissait les mensonges avant qu’elle ne les termine. Ils se disputaient, établissaient des règles, recommençaient. Anaïs pouvait remporter une négociation le matin et perdre la soirée contre une bouteille.

À 31 ans, Rita naquit au milieu d’une nouvelle campagne. Pendant quelques semaines, l’appartement des Progin servit à la fois de chambre de nourrisson et de permanence politique. Des tracts étaient rangés sous la table à langer. Loïc berçait Rita pendant qu’Anaïs corrigeait des notes municipales. Elle répondait aux messages en marchant dans le couloir, puis oubliait d’envoyer ses réponses.
Ce fut probablement la seule période de sa carrière où elle rendit des documents en retard sans chercher d’excuse.

Cette année-là, Anaïs invita les représentants locaux des mégacorporations à participer à sa campagne pour une grande plantation publique. Le quartier concerné subissait chaque été des températures insupportables. Les corporations proposaient de financer les arbres, à condition de contrôler l’inauguration, les images et l’emplacement de leurs logos.
Anaïs accepta la photographie.
Elle exigea en retour que le terrain reste public, que l’arrosage soit financé pendant plusieurs années et que le contrat mentionne le nombre d’arbres encore vivants à chaque échéance. La première version du document parlait surtout de visibilité. La deuxième ajoutait des obligations. Il manquait encore les signatures.

À 32 ans, les représentants finirent par céder. Le jour de l’inauguration, les arbres étaient impeccablement alignés. Les dirigeants des mégacorporations posèrent devant les caméras avec Anaïs. Elle sourit à côté d’eux, un casque de chantier propre sur la tête. La photographie fut reprise partout.
Ce qu’elle avait réellement obtenu n’apparaissait pas sur l’image.

Cela se trouvait à la page quatorze du contrat, dans les montants réservés à l’entretien, les pénalités et l’interdiction de fermer le terrain aux habitants mal notés. Pour la première fois, Anaïs apposa son nom au bas d’un rapport qui ne retirait rien à personne. Elle avait imaginé ressentir quelque chose de plus grand. Elle vérifia les signatures, rangea son exemplaire dans une chemise grise et rentra coucher Rita.

À 33 ans, sa position à la mairie était suffisamment solide pour qu’elle lance une campagne visant un mandat plus large. Ce choix surprit ceux qui pensaient qu’elle voudrait profiter de sa victoire. Il inquiéta surtout ceux qui avaient compris sa méthode : Anaïs n’attaquait pas les institutions depuis l’extérieur. Elle entrait, demandait les pièces et restait assise jusqu’à ce qu’on les lui apporte.

Elle n’était pas incorruptible au sens confortable du terme. Elle négociait. Elle acceptait les logos, les cérémonies et les poignées de main. Elle connaissait aussi ses propres faiblesses. Certains soirs, elle s’en servait comme d’une excuse. D’autres, elle essayait simplement de les cacher avant la réunion du lendemain.

À 34 ans, un ancien dossier reparut. On le disait gelé, ce qui signifiait surtout que plusieurs personnes importantes préféraient qu’il le reste. Un audit fut annoncé. Ses conseillers lui recommandèrent de le contester : accepter reviendrait, selon eux, à reconnaître qu’il existait un doute. Anaïs accepta l’audit.

Elle refusa toutefois de signer quoi que ce soit avant que sa responsable de campagne, Solène, ait relu chaque ligne. Pendant plusieurs nuits, les deux femmes travaillèrent dans un bureau trop froid, avec une imprimante qui chauffait davantage que le radiateur. Solène comparait les versions et entourait les modifications. Anaïs reprenait tout, y compris ce qui ne pouvait pas servir à sa défense.

Le dossier ne contenait ni innocence parfaite ni faute spectaculaire. Il montrait des compromis, des rendez-vous mal consignés et des décisions prises assez vite pour laisser des angles morts. Anaïs aurait pu s’abriter derrière la procédure. Elle préféra corriger ce qui pouvait encore l’être.
À partir de là, sa revanche changea de forme.

Elle ne voulait plus humilier ceux qui avaient ressorti le dossier. Elle voulait leur imposer des règles assez précises pour s’appliquer aussi à eux. Solène appelait cela sa "revanche utile".
L’expression resta.

L’année suivante, lors d’une tombola organisée dans les gradins du stade municipal, un animateur tendit le micro à Anaïs. Le programme prévoyait quelques mots sur les sponsors, les travaux du terrain et les ambitions sportives de la ville. Elle commença par là. Puis elle sortit une feuille de sa poche.
Anaïs cita les joueurs oubliés lors des saisons précédentes : ceux dont le contrat avait été interrompu après une blessure, ceux que les nouveaux systèmes de performance avaient réduits à une ligne rouge, ceux qui étaient partis sans cérémonie.
Certains noms n’étaient connus que d’une partie des tribunes. Cela suffit. Les applaudissements partirent par petits groupes, sans musique pour les accompagner. Le responsable du protocole lui fit signe d’abréger. Anaïs termina la liste.

À 41 ans, Anaïs Progin mourut des conséquences de son alcoolisme. La nouvelle surprit ceux qui ne l’avaient connue qu’en public, debout derrière un pupitre, ses dossiers rangés et sa voix assurée. Elle surprit moins Loïc, Solène et les proches qui l’avaient vue lutter, promettre, rechuter, puis reprendre le travail comme si une journée bien remplie pouvait suffire à tenir la maladie à distance.
La ville publia un hommage à son ancienne maire. Loïc demanda qu’on n’y écrive pas qu’elle s’était battue jusqu’au bout. Il savait qu’il y avait eu des jours où Anaïs n’avait plus eu la force de se battre. Cela ne retirait rien à ce qu’elle avait accompli.

Elle n’avait pas renversé LifePaths Corp. Elle n’avait pas rendu la politique propre, arrêté de boire ou empêché les corporations de transformer chaque concession en campagne publicitaire.
Elle avait utilisé leur argent, figuré sur leurs photographies et appris à parler leur langue. Mais après son passage, les petites lignes étaient devenues plus difficiles à ignorer. Et dans les rapports portant son nom, les personnes écartées avaient encore un nom.

← Retour aux récits